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Textes en débat - Décalquer l'invisible

DECALQUER L'INVISIBLE

par Odette-Anna Toulet


L'écriture, des signes qui s'inventent comme des cicatrices au-delà de l'oubli, un oubli insu sans lequel n'existerait ni poésie, ni fiction, ni travail de la forme, ni élan créateur.
L'écriture, pas le récit, ni la simple mise en mots d'une histoire qui voudrait se raconter, mais ce qui fait qu'à chaque mot supprimé, raturé, remplacé, quelque chose se déplace et qu'un texte prend forme qui viendra parler à qui l'écrit et à qui le lit dans la singularité de sa langue et de ses opacités.

Si "le poète décalque" l'invisible comme l'a dit le physicien Michel Cassé, ce qu'il rend visible à l'envers de ses mots et dans les interstices de l'écriture, c'est de l'ordre - parfois - d'une rencontre fugitive avec la beauté et ce qu'il donne à lire, c'est un morceau du monde.

Là où il y a écriture, poésie, un mot, une image, une lueur croiseront mon paysage, mes mots, mes images et il y aura chaleur et lumière et - même si le mot n'est pas à la mode - émotion.
Pour provoquer cette émotion, point n'est besoin de maîtriser parfaitement la syntaxe, ni d'avoir une orthographe parfaite - un enfant écrivant "les garçons sont j'a loup des filles", ça peut être un cadeau avant que d'être une faute d'orthographe, à sanctionner ou pas. Il est besoin d'avoir seulement envie d'écrire, de jouer avec les mots, pour le plaisir de la langue, du mâchonnement des mots, le plaisir des couleurs, des musiques, des espaces à trouver entre les lignes, pour le plaisir de rencontrer le beau.
Ecrire n'est ni un don, ni une grâce, c'est une mise en scène de l'envie de dire ce que finalement on n'arrivera pas à dire dans ce qui se donnera à lire, dans une sorte de ballet, où quoiqu'on veuille produire, poésie, conte, théorie, on joue avec une parade du montré - caché, avec des mots qui se dérobent, des pensées qui rit, des objets à déguiser.

Ecrire en atelier, cela devient une mise en scène par le jeu de ces envies d'écrire individuelles, de cette envie d'écrire ensemble pendant quelques heures. Mettre en scène l'écriture, comme pour spectacle musical, dont le texte que chacun et chacune invente la partition. Partition, au sens musical du terme, partition, un sens moins habituel, qui vient dire l'expérience de différenciation que représente l'écriture par rapport à soi, l’écriture par rapport à celle des autres, et - à ne pas oublier - l’écriture par rapport à ce texte préalable qu'est celui de l'invention de l'atelier et qui est le support invisible de l'écriture de tous et de chacun.
J'écris et tout à l'heure je serai étrangère au texte qui se sera produit sous la frappe de mes doigts, demain ou dans quelques jours, je le lirai comme s'il s'agissait de l1écrit de quelqu'un d’autre.
Ecrire en atelier, et jouer comme on n'oserait pas le faire dans la vie, parce qu'on est des gens sérieux.
Jouer avec les mots, écrire, prendre des mots aux autres, les inventer dans son histoire, lire, raturer, coller, réécrire, jouer le temps, relire, réécrire une fois encore et retrouver à chaque étape, le geste de tâcheron qui accompagne tout acte d'écrire, dans sa répétition, ses ratés, ses reprises, ses trouvailles.

Ecrire seul(e) et / ou en atelier et renouer avec ce pacte oublié, vieux de trente cinq mille ans, que l'homme fit avec lui-même lorsqu'il grava les premières figures d'avant la mémoire des mots. es premières traces qui n'ont pas statut d'écriture, aux signes s'inventent sur la page enroulée sur la machine et auxquels on accorde ce statut, combien d'alliances l'homme en tant qu'espèce, a - t - il nouées avec lui-même et avec les autres hommes ?

En ces temps troublés, pense-t-on que chaque première fois où un homme utilisa un os ou un éclat de silex pour graver au lieu de tuer, c'est un pas qu'il fit faire à l'humanité tout entière du fait de ce choix.

En ces temps où les images remplacent les livres que l'on pourrait lire, viennent donner des réponses à des questions que l'on peut ne pas se poser vraiment, dans un temps où le téléphone vient remplacer les lettres que l'on pourrait écrire, il est bon de préserver des espaces où chaque personne, chaque homme, chaque femme, chaque enfant peut être mis en situation de décalquer à son tour l'invisible, puisque l'écriture et l'art s'y enracinent depuis la nuit des temps.

Ecrire et réfracter le regard de l'ombre. Se dire que le visible, ce serait la lisibilité de ce qui s'écrit, l'invisible, ce qui échappe mais qui pour cela nous parle.

Mais pour qui est pris de la passion d'écrire, quel que soit son âge, son handicap - réel ou supposé - c'est le même devoir, la même aventure, opérer ce décalque à travers le réel apparent, ce réel fait d'un mélange de réalité et d'imaginaire, l'imaginaire de son monde à soi qui fuit entre les lignes autant qu'il les traverse; opérer ce décalque à l'aide du poinçon que seraient les mots et des espacements qui les organisent; et laisser jouer leur cristal sous les yeux du lecteur - sans oublier que qui écrit est à soi-même son premier lecteur.

Ecrire en atelier et se dire que ce qui compte, ce n'est pas de "savoir" écrire, mais cette expérience de traversée qu'est la pratique de l'écriture. Et pour qui s'y coltinera, avec plaisir et aussi parfois avec rage, il s'agira, comme lorsqu'on est seul(e) devant la page, non pas tant d'un face à face avec cette page, que d'un rapport de force avec une langue qui résiste, jusqu'à pouvoir "reprendre aux mots leurs dernières comètes" et écrire son texte, son poème.

Ecrire, et se faufiler sous les feuilletages du sens de ce qui voudrait s'écrire, de ce que l'on croit écrire et de ce qui s'écrit et donne à lire. Se frotter aux mots des autres, dans l'espace de l’atelier, dans les livres que l'on a chez soi, et assurer les siens ; repousser pour un temps les limites du territoire, ouvrir ses possibilités d'écrire. Et puis, revenir aux limites de son territoire, à ses formes, à ses contours, à la chaleur imaginée d'un éclat d’obsidienne dans le creux de la main et écrire : "reflets d’obsidienne entaillés au quartz de la chair - flaques de silex étoilées de ciel - lucie luciole l'encre miroite - tu écorces la mémoire de l'ombre - le grain  s’épelle sous les doigts - la pliure du texte troue d'écailles l'angle des saisons - l'arbre des mots éparpille la poussière du silence - visage absenté de signes - le geste étire une infinité de jaspes."

O-A.T. 
Publié dans Soleils & Cendre N° 15 (1991)

Date de création : 13/06/2007 - 23:14
Dernière modification : 13/06/2007 - 23:14
Catégorie : Textes en débat
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