Soleils et Cendre

http://www.soleils-et-cendre.org/

Préface au dialogue (Nos fondamentaux)

Ce texte écrit collectivement au printemps de l'année 1986 (Tchernobyl) inaugurait le n°1 de la revue. Propos de "truies qui doutent" plus que manifeste. Ça a peut-être un peu avancé depuis.

ACCORDS / DÉSACCORDS
ou
PRÉFACE AU DIALOGUE


par le collectif Soleils & cendre

I

Alors l’un d’eux dit calmement :
Ce n’est pas dans les mots que réside le défaut de l’écriture mais plutôt dans les mailles.
Et d’autres choses encore, sur le double-sens
de l’écriture du jeu et du je. A s’écorcher l’âme.

On lui résista :
Démystifier l’écriture ! Je n’y crois pas, citadelle posée là depuis l’éternité. Toute furie à peine déclenchée déjà se fige, sacralisée par la machine contre laquelle elle s’élance.

L’un encore :
Faire éclater le caractère normatif, carcéral, unisensique du texte.

Bande d’intellos frappés !

II

Elle :
L’écriture n’est pas la fin d’un songe, elle est autre mensonge (autrement songe) ou alors autre masque, autre je. (Et là ils se rejoignent, leurs mains se croisent comme dans leur autre histoire).
Quel est celui qui me dévoile le plus ? Celui des mots, celui des rires ou des pleurs ,
celui des signes.
Le jeu des masques n’est pas un jeu, c’est un combat de vie où les mots tatouent à l’infini une âme.

Lui (autre je) :
Notre propos est ici la mise à nu de l’écriture que nous donnons à voir à l’autre, l’amont et l’aval, rencontre de celui qui écrit avec son semblable, c’est à dire TOI (qui écris et écriras). Faire mûrir d’autres dire, pouvoir en l’écriture pour d’autres regards, d’autres masques, d’autres termes échus ou à venir, de création en aime majuscule.
Je, désenglué du délire représentatif, devient autre, car je, façonné à conjuguer le réel, écrit.

III

Alors, de grandes profondeurs, une voix déjà entendue s’adressa au lecteur :
Double-sens disais-tu : d’abord le filet mental que nous tisse l’ancien et qui nous empêche de voir le ton neuf auquel l’homme aspire, drame historique, trame générique dont nous sommes fil autant que tisserand.
Mailles à nous momifier l’âme, tuent le cri en l’œuf et nous déforment, qu’en Faust de bas-étage. Au mieux, copies pâles de scribes du réel. Il faudra bien s’arracher la peau des mots pour en faire des actes.

IVSchmoor.jpg

Autre d’elles :
Ecrire, dites-vous
Angoisse de l’encre sèche
Mon écriture à celle de l’autre, sculpteur,
façonne, taille, larde, modèle, pétrisse, carosse,
et recommence
travailler la lande, travailler la langue
Ecrire, disiez-vous.

Pourtant, reprit-il,
on m’a appris l’art et la manière
(manière bien maniérée)
Ô laisser respirer le mensonge où je suis embusqué.
Une écriture de guérilla
(mais est-ce tellement un combat ?)
Ecrire, promesse de bouger avec d’autres.
Que la main soit le mot, et le mot la main,
ivresse du lendemain, la page remplie comme
le corps qu’on apprend.

V

Alors :
Notre propos est ici transformation du rapport à l’écriture : faire de chacun l’écrivain de son réel autant qu’imaginaire.

VI

Double-sens disais-je : je larderai mon texte de cris de réel, j’écrirai ma terre pour que tu cries la tienne, j’aimerai Lautréamont "La poésie sera faite par tous”, je le critiquerai “ou elle ne sera pas”, puisque je veux qu’elle soit.
Haut les masques !
Ce n’est pas en ses mots que réside le mensonge de l’écriture mais plutôt en l’émail de l’ordre
du petit homme au petit geste au petit corps
au petit cri
et pourtant tout est là pour qu’elle éclate

"N’écriture que si tu n’es crevisse" (simple question de démarche).

Collectif Soleils & Cendre
n° 1 - Juin 1986
avec une encre de Jean-Jacques Schmoor